#ODD 8 : Travail décent et croissance économique- Les 17 ODD vus par les professeurs de KEDGE

25/06/2026
L'ODD 8 promet un monde où croissance économique soutenue et travail décent pour tous coexistent. Un idéal puissant — mais est-il cohérent ?

Dans une vidéo pédagogique produite par KEDGE Business School, Katia Richomme-Huet et Virginie Vial professeures croisent leurs regards pour en disséquer les contradictions. Un dialogue rigoureux et engagé, indispensable pour tout professionnel, étudiant ou décideur sensible aux enjeux RSE.

Découvrez la série : les 17 ODD vus par les professeurs de KEDGE

Cette vidéo fait partie d'une série complète produite par KEDGE : 17 vidéos, 17 objectifs, portés par les professeurs-chercheurs de l'école. Chaque épisode explore un ODD à travers le prisme de la recherche et de l'engagement pédagogique.

Trois paradoxes au cœur de l'ODD 8

L'ODD 8 affiche une ambition claire : promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, ainsi que le plein emploi et un travail décent pour tous. Mais dès qu'on l'examine de près, des contradictions internes apparaissent.

Katia Richomme-Huet en identifie trois : 

  • Croissance économique contre préservation environnementale
    Viser 7 % de croissance annuelle tout en stoppant la dégradation environnementale : ce double objectif, à l'échelle mondiale, demeure largement hypothétique. La croissance économique telle que nous la mesurons repose sur une consommation croissante de ressources naturelles. Découpler les deux à ce niveau d'ambition n'a jamais été démontré empiriquement.
  • Automatisation et plein emploi : une équation impossible ?
    Accroître la productivité via l'automatisation et l'intelligence artificielle tout en garantissant le plein emploi — l'histoire économique contredit pourtant cette compatibilité : gains de productivité et destructions d'emplois sont étroitement liés. Présenter ces deux leviers comme mutuellement compatibles, sans médiation politique explicite, relève d'un optimisme non étayé.
  • Compétitivité mondiale contre normes sociales élevées
    Le troisième paradoxe oppose la compétitivité dans un marché mondialisé au maintien de normes sociales élevées. La théorie économique classique souligne depuis longtemps la tension permanente entre réduction des coûts et qualité de l'emploi. Dans un environnement de concurrence globale, les entreprises subissent une pression structurelle à comprimer leurs coûts salariaux — au détriment du travail décent.

Le regard écoféministe : deux externalités invisibles

Au-delà des paradoxes opérationnels, Katia Richomme-Huet mobilise l'analyse écoféministe initiée par Françoise d'Eaubonne pour révéler une incohérence théorique plus profonde.

Notre modèle de croissance économique repose sur l'exploitation gratuite de deux catégories d'externalités systématiquement occultées :

  • Le travail reproductif — maternité, travail domestique, care, transmission sociale — historiquement assumé par les femmes, exclu du PIB et non rémunéré par l'économie marchande.
  • Les ressources naturelles — traitées comme infinies et gratuites, alors qu'elles constituent le socle irremplaçable de toute activité économique.

Ces deux externalités partagent la même logique : même approche extractiviste, même illusion d'infinitude du vivant, même occultation des coûts réels. Face à cette réalité, certaines mères entrepreneures — les mampreneurs — choisissent de créer leur propre entreprise pour articuler travail rémunéré et travail reproductif avec davantage de souplesse, révélant en creux l'incapacité du système à intégrer ces dimensions.

Ce que cela implique pour les managers de demain

C'est ici que Virginie Vial prend le relais, ancrant l'analyse théorique dans les enjeux concrets du management responsable. Ces questions, souligne-t-elle, sont au cœur des enseignements en entrepreneuriat et en développement durable à KEDGE.

Trois implications concrètes

  • Repenser les indicateurs. Gérer uniquement ce qui est mesuré entretient l'invisibilité du travail reproductif et des externalités écologiques. Intégrer ces dimensions dans les tableaux de bord stratégiques est une condition du management responsable.
  • Interroger la productivité. Comment ? Pour qui ? À quel coût social et environnemental. L'automatisation, la flexibilisation ou l'externalisation ont des effets genrés et écologiques différenciés — et ces effets doivent peser dans les décisions stratégiques.
  • Reconnaître la non-neutralité des décisions. Aucun choix managérial n'est neutre. Toute décision économique produit des effets sur les corps, les territoires et les écosystèmes. Reconnaître cette responsabilité est le premier pas vers un développement durable réel.

Une question politique, une responsabilité de génération

Virginie Vial conclut avec une interpellation directe : ce 8e objectif concentre la tension centrale du capitalisme contemporain. Peut-on poursuivre une croissance infinie dans un monde fini ? L'approche écoféministe suggère que non — pas sans transformation profonde de nos systèmes économiques et de nos modes de pensée.

Le Révélateur : quand les ODD entrent dans l'oral d'admission

L'engagement de KEDGE envers les Objectifs de Développement Durable ne commence pas après l'admission — il commence dès l'entretien de personnalité. Depuis 2024, les oraux d'admission du Programme Grande École s'organisent autour d'un dispositif inédit : le Révélateur.
Conçu pour révéler le potentiel et les qualités uniques de chaque candidat, le Révélateur structure l'entretien de 30 minutes autour d'un jeu de cinq cartes tirées au sort :

  • La carte Trait d'union — détermine l'un des 17 ODD auquel le candidat devra faire référence tout au long de l'entretien.
  • La carte Autoportrait — un mot pour guider la présentation du parcours personnel, en 3 minutes.
  • La carte Trait de pensée — une affirmation à défendre ou contredire, avec invitation à établir des liens avec l'ODD tiré.
  • La carte Trait d'action — un verbe d'action pour proposer des idées concrètes et originales en lien avec l'ODD.
  • La carte Trait d'esprit — un court paradoxe à explorer, qui révèle réactivité, adaptabilité et vivacité d'esprit. 

Questions fréquentes sur l'ODD 8 et le travail décent

Qu'est-ce que l'ODD 8 exactement ?

L'ODD 8 est le 8e Objectif de Développement Durable des Nations Unies. Il vise à promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi et un travail décent pour tous.

Pourquoi l'ODD 8 est-il considéré comme paradoxal ?

Parce qu'il associe des objectifs structurellement contradictoires : viser 7 % de croissance annuelle tout en stoppant la dégradation environnementale, encourager l'automatisation tout en garantissant le plein emploi, renforcer la compétitivité mondiale tout en maintenant des normes sociales élevées. Ces tensions révèlent une incohérence théorique profonde, pas seulement des défis de mise en œuvre.

Qu'apporte l'analyse écoféministe à la compréhension de l'ODD 8 ?

Elle met en lumière deux externalités systématiquement occultées par le modèle de croissance dominant : le travail reproductif et les ressources naturelles Ces deux sphères partagent la même logique extractiviste — traitées comme infinies et gratuites, elles sont pourtant indispensables à la reproduction du capital et de la société.

Pourquoi le PIB est-il insuffisant pour mesurer le travail décent ?

Le PIB exclut par construction toute la sphère du travail reproductif — activités pourtant fondamentales à la survie et au renouvellement de la population. Ce que l'on ne mesure pas, on ne le gère pas : c'est précisément pourquoi ces inégalités persistent.

Que sont les "mampreneurs" et quel lien avec l'ODD 8 ?

Ce terme désigne des mères qui créent leur entreprise pour articuler plus souplement travail rémunéré et travail reproductif. Ce phénomène révèle l'incapacité du système économique classique à reconnaître et rémunérer l'ensemble des coûts à l'existence — maternité, travail domestique, care, transmission sociale.

Que peuvent faire concrètement les managers face à ces enjeux ?

Virginie Vial identifie trois leviers : repenser les indicateurs de performance pour intégrer les externalités écologiques et sociales, interroger la productivité sous l'angle de ses coûts réels, et reconnaître que toute décision stratégique produit des effets genrés et écologiques différenciés.