Etudiant Professionnel Entreprise
Vous souhaitez débuter ou poursuivre vos études à KEDGE ?
Vous avez une activité professionnelle depuis au moins 3 ans et souhaitez vous former ?
Vous représentez une entreprise ou un service RH ?

10 questions sur l'entrepreneuriat au féminin le 25/06/2020

© unsplash
Entretien avec Katia Richomme-Huet, Docteur et HDR en Sciences de Gestion, Professeure Associée à KEDGE BS, où elle gère le projet européen « Iblue » et la Chaire « Management et Handicap », et enseigne l’Entrepreneuriat ainsi que le Management des Ressources Humaines.

Quelle est la proportion de femmes entrepreneurs aujourd'hui en France ?

La proportion varie entre 30 et 40% selon les études et les sources ; ce qui est certain, c’est que la parité n’est pas atteinte ! Ce déséquilibre dépend également des secteurs d’activité avec une sur-représentation dans le care et une sous-représentation dans la construction et l’industrie. En fait, la répartition est restée la même depuis 40 ans pour la création d’entreprises classiques (aux alentours de 30%) ; c’est le statut d’auto-entrepreneur et la micro-entreprise qui ont attiré plus de femmes (37%) dans la voie entrepreneuriale 

Ce qui est certain, c’est que la parité n’est pas atteinte ! 

Katia Richomme-Huet

Il n’y a pas d’études de grande ampleur sur l’entrepreneuriat féminin en France telle qu’on a pu la mener avec ma co-autrice Virginie Vial ; et même avec les chiffres de l’Insee, on connaît très mal le nombre des femmes qui participent à l’entrepreneuriat comme conjoint ou avec un lien familial, ce qu’on appelle le phénomène de la femme « invisible ».

Une disparité plus importante encore que dans le salariat ?

En effet, la parité était quasi atteinte dans le salariat à hauteur de 48,1% en 2017 (Insee, 2019). Derrière ce chiffre, il faut quand même s’interroger sur la qualité des emplois et du temps de travail des femmes, plus souvent à temps partiel et moins présentes dans les postes à haute responsabilité, à compétence égale, voire supérieure en termes de diplômes obtenus.

Comment se situe la France par rapport aux autres pays ? 

La dernière étude mondiale du Global Entrepreneurship Monitor (GEM, 2020) montre une constance dans les chiffres et un maintien du clivage homme-femme. Les femmes entrepreneurs sont toujours moins nombreuses que les hommes dans le monde à l’exception de 3 pays : l’Arabie Saoudite, le Qatar et Madagascar. Si certains pays arrivent à une quasi-égalité notamment sur le continent américain (États-Unis, Mexique et Brésil) et européen (Espagne, Pologne et Grèce), le rapport est toujours de 7 femmes pour 10 hommes en moyenne dans le monde. 

Il faut noter deux faits saillants :

  • La part des femmes qui créent leur entreprise par nécessité est partout plus importante que celle des hommes ;
  • La Chine et l’Inde sont en train d’atteindre cette parité, ce qui est intéressant compte tenu de la place des femmes dans leur histoire respective. Cela en dit long sur la vision de l’entrepreneuriat féminin en France.

Comment inciter les femmes à entreprendre davantage ? 

Assez simplement, en arrêtant de cliver les activités entre des sexes, en sortant d’une vision du monde bicolore en rose et bleu et en proposant de réelles avancées aux entrepreneures en général ; les femmes, ayant en général la charge de la famille, elles apprennent très vite à arbitrer entre plusieurs options. Et tant qu’elles ne pourront pas être certaines que l’entrepreneuriat leur permettra de gérer leur famille au moins aussi bien que le salariat, elles franchiront moins facilement le pas ! Ce n’est pas un hasard si l’on oppose l’entrepreneuriat de nécessité à celui d’opportunité.

Existe-t-il des systèmes incitatifs qui fonctionnent ?  

Ce qui fonctionne toujours, c’est la phase initiale ; on maîtrise bien aujourd’hui la création d’entreprise que ce soit en format old school (business plan) ou French Tech (business model et lean startup). On sait générer des idées (tout le monde se targue de design thinking et d’idéation), proposer un accompagnement pour transformer l’idée en projet, trouver des financeurs en dettes ou en capital. 

Mais on accompagne toujours très mal la croissance, ce qui produit encore trop d’échecs. Et on ne sait pas réfléchir tous les projets dans leur dimensions sociale et environnementale. On perd donc beaucoup de potentiels entrepreneurs en quête de sens et d’une place dans le monde. Ce questionnement est essentiel : pourquoi je fais ça ? à quoi et à qui ça sert ? Or ce questionnement est asexué et agenré : y répondre le plus inclusivement, c’est répondre aux attentes des individus qui créeront plus d’entreprises, hommes et femmes confondus. 

Où se situent les barrières pour les femmes ? 

Les barrières sont bien connues quand on les regarde une à une : le financement parce que les femmes obtiennent et demandent moins, les idées préconçues et les role models trop masculins et blancs, les inégalités quant à la prise de risque, à l’accès au crédit, à la répartition des tâches et des charges, etc. Il est également possible de les dépasser une à une, ce qui est fait quand on regarde les évolutions de la législation et des initiatives publiques et privées.

Mais tant que l’on ne prendra pas en compte la réalité des individus dans leur globalité et que l’on continuera à scinder les activités entre productives et improductives, entre ce qui rapporte et ce qui n’a pas de valeur marchande, on maintiendra ce mythe des héros que ce soit le self-made man (qui part, tout seul, de rien) ou celui de la wonder woman (qui jongle parfaitement entre tous ses rôles idéalisés).

Je ne comprends toujours pas pourquoi on continue de proposer ces modèles irréalistes et inatteignables sauf à culpabiliser et détourner les vocations ou les envies. Qui peut supporter la comparaison avec des modèles parfaits et se dire sérieusement : « c’est tout moi, bingo j’y vais !!! »

Existe-t-il des études mesurant la réussite des entreprises fondées par des femmes ? 

Bien sûr, des études très rigoureuses et documentées proposent des réponses de différenciation et de comparaison, mais encore une fois, la question est mal posée ; puisque le point de départ est différent et les attentes de la société également, les réussites ne sont pas comparables. 

le système de valeurs est un pré-requis important pour juger de la réussite.

Katia RICHOMME-HUET

Quand on reprend le chiffre de l’entrepreneuriat dans le monde, on voit bien que réussir peut signifier nourrir sa famille dans certains pays tandis que dans d’autres ce sera le prix de sa Rolex. On voit bien que le système de valeurs est un prérequis important pour juger de la réussite. Il faut remettre les choses dans leur contexte pour pouvoir définir la réussite de chacun.

A partir de là, on peut parler de réussite économique (liée à des ratios financiers et économiques comme le chiffre d’affaires ou la taille de l’entreprise), de réussite sociale (liée à des indicateurs sociologiques de type positionnement, rôle et statut), de réussite sociétale (le nombre de personnes employées ou de parties prenantes investies), de réussite personnelle (au niveau de sa vie, de son épanouissement ou de sa carrière), de réussite familiale, de réussite managériale, de réussite professionnelle, etc.

Comment allier le rôle de mère à celui d’entrepreneur ? 

Evidemment, il n’y a aucun obstacle parce que l’on souhaite avoir des enfants, c’est juste un paramètre supplémentaire dans son équation personnelle ! Qui aujourd’hui peut se permettre de croire que les sphères personnelles et professionnelles sont cloisonnées ? Comme tout choix de carrière et de vie, il y a des contraintes et des avantages ; l’entrepreneuriat autorise toutes les formes de liberté si l’on comprend rapidement que le client et l’administratif sont les contraintes et que rien ne sera résolu par magie ! 

Qui aujourd’hui peut se permettre de croire que les sphères personnelles et professionnelles sont cloisonnées ?

Katia RICHOMME-HUET

J’ai beaucoup travaillé sur le mampreneuriat, ces mamans entrepreneurs pour qui l’arrivée de l’enfant modifie leur rapport à leur vie dans les sphères professionnelle et personnelle. Ce n’est qu’un déclencheur, pas une réponse. C’est un moment qui permet potentiellement de décider si on doit/peut/veut changer la vie que l’on mène ou pas ; et l’entrepreneuriat n’est qu’une des voies possibles, pas une solution miracle.

Les gens pensent à tort qu’ils seront totalement indépendants ; ils changent juste le cadre dans lequel ils vont évoluer ! Cela peut être une vraie révolution mais ça ne sera jamais une totale liberté.

Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui souhaitent entreprendre? 

Se faire confiance, croire en soi et se poser toutes les questions qui fâchent : est-ce que je suis seule à y croire dans ma famille (conjoint, parents, enfants) et dans mon réseau proche (amis, connaissances et collègues) ? Qui me soutient et pour quelles raisons ? 

Trouver la personne qui aura un soutien inconditionnel (ce genre de pouvoir lié à la croyance que quoi qu’on fasse, la personne sera toujours là). N’écoutez les critiques qu’une seule fois et trouver des réponses à chacune pour renforcer sa confiance en soi et son autonomisation ! 

Est-ce que je suis tenace, résiliente, capable de prendre des décisions et d’en supporter la responsabilité et les conséquences ? Est-ce que je sais douter et écouter les utilisateurs pour pivoter, améliorer et changer mes produits et mes services ? Est-ce que je veux continuer à apprendre toute ma vie, accepter les échecs et les erreurs ?

Accepter d’être souvent seule avec son problème, chercher la communication pour trouver des réponses et des solutions, comprendre le paradoxe du doute permanent avec une assurance sans faille.

Si vous deviez définir l'entrepreneuriat en une phrase ?

Un projet de vie tangible et durable dont on est l’architecte et le pilote, générant des évènements et des sentiments très souvent comparés à ceux de la parentalité, mais également un miroir de soi sans filtre.

Retour en haut